L'appel d'offres en six chiffres
- 7 giga-fabriques d'IA au maximum, réparties en deux lots
- 10 milliards € de financements publics (UE + États), ≥ 20 milliards € attendus du privé
- 18 États membres engagés dans l'achat conjoint de temps de calcul via EuroHPC, dont la France
- 100 millions € : la commande de calcul promise par Bercy « à horizon 2027 » — uniquement si un projet est retenu sur le sol français
- 1 gigawatt : la puissance visée à terme par le consortium français AION (démarrage à 100 MW)
- 12 novembre 2026 : clôture des candidatures ; attributions attendues début 2027
Ce que Bruxelles a mis sur la table le 30 juillet
Concrètement, l'appel d'offres publié par la Commission est piloté par l'entreprise commune EuroHPC, la structure qui gère déjà les supercalculateurs européens. Il est découpé en deux lots. Le premier soutiendra jusqu'à quatre projets, avec jusqu'à 100 millions d'euros de financement européen chacun dans une première phase, puis jusqu'à 400 millions supplémentaires dans une seconde. Le second lot, plus ambitieux, soutiendra jusqu'à trois projets, à hauteur de 200 millions d'euros d'abord, puis jusqu'à 800 millions ensuite. À chaque fois, la référence est la même : chaque giga-fabrique devra déployer au moins autant — voire jusqu'à deux fois plus — de processeurs d'IA de dernière génération que la « fabrique d'IA la plus puissante d'Europe » actuelle, puis tripler ou quadrupler cette capacité en phase deux. « Alors que le développement de l'intelligence artificielle s'accélère, disposer d'une puissance de calcul de très grande ampleur grâce aux giga-fabriques d'IA est une nécessité stratégique pour l'Europe », a déclaré Henna Virkkunen, vice-présidente exécutive de la Commission chargée de la souveraineté technologique. Le discours est clairement souverainiste : les infrastructures devront respecter « les normes de l'Union en matière de protection des données, de sûreté, de sécurité et d'éthique », et l'accès sera ouvert aux startups, aux PME, aux universités et aux administrations — pas seulement aux géants. Un paradoxe, tout de même : dans le prolongement de l'accord commercial UE–États-Unis, la Commission a signé trois lettres d'intention avec AMD, NVIDIA et Qualcomm pour « garantir aux consortiums un accès sans difficulté aux équipements nécessaires ». Autrement dit, la souveraineté du calcul européen reposera, au moins au départ, sur des puces américaines — même si une partie des achats pourra être réservée à de jeunes entreprises européennes pour renforcer la chaîne d'approvisionnement du continent.AION, l'« équipe de France » qui attendait cet appel depuis un an
Côté français, le dossier est prêt depuis longtemps. Initié par Scaleway (groupe Iliad) en juin 2025, le consortium AION a été musclé en mai 2026 par l'arrivée d'Orange, d'EDF, d'Ardian et de Capgemini, aux côtés de Bull, Sopra Steria, SiPearl, Hugging Face, Kyutai, VSORA, Artefact ou encore H company — au total 28 entreprises, avec le soutien du GENCI et de l'Inria, comme le détaillait Next. « Il n'y en aura pas 27 [dans chaque pays membre], il faut qu'il y en ait une en France », résumait alors Damien Lucas, directeur général de Scaleway. Le projet est estimé à environ 10 milliards d'euros, dont près de 4 milliards pour le seul groupe Iliad. Sa particularité, souligne LeMagIT : il ne s'agirait pas d'un site unique, mais d'un réseau de plusieurs data centers répartis sur le territoire, atteignant ensemble l'équivalent d'un gigawatt de puissance — l'appel d'offres autorise explicitement ces architectures multi-sites. Parmi les implantations évoquées au printemps : le data center d'Opcore (filiale d'Iliad) à Montereau-Fault-Yonne en Seine-et-Marne, des sites d'Orange, ou ceux de Verne, la filiale d'Ardian. L'argument énergétique est assumé, comme le formulait Benoît Gaillochet (Ardian) : bâtir une IA européenne « ancrée sur nos formidables capacités énergétiques décarbonées ». L'État, lui, joue les seconds rôles financiers : dans un communiqué publié le même jour, Bercy s'engage à commander pour 100 millions d'euros de temps de calcul « à horizon 2027 » pour les besoins de ses administrations — mais uniquement auprès du « projet qui sera retenu sur le sol français ». Une participation que LeMagIT qualifie de « timide », à comparer aux 5 milliards que les États membres sont collectivement censés apporter en face des 5 milliards européens.Les Hauts-de-France, terre de data centers… absents de la carte pour l'instant
C'est le point qui interpelle depuis la région. Aucun des sites publiquement évoqués pour la gigafactory française ne se trouve dans les Hauts-de-France. Or, sur le papier, peu de territoires cochent autant de cases. La région concentre déjà le plus gros pipeline de projets de data centers IA du pays : le méga-projet SoftBank à 45 milliards d'euros autour de Dunkerque, Bosquel et Bouchain, ou encore le campus Data4 près de Cambrai. Elle dispose d'atouts énergétiques rares en Europe : la centrale nucléaire de Gravelines, la plus puissante d'Europe de l'Ouest avec ses six réacteurs, retenue pour accueillir deux futurs EPR2, à quelques kilomètres de vastes friches industrialo-portuaires déjà raccordées au réseau très haute tension. L'architecture multi-sites d'AION laisse théoriquement la porte ouverte : rien n'interdit qu'un des data centers du réseau s'installe un jour entre Dunkerque et Cambrai, précisément là où l'énergie décarbonée et le foncier existent. Mais rien ne le garantit non plus — et l'expérience régionale récente invite à la lucidité. Le débat autour de la consommation d'eau du projet Data4 dans le Cambrésis a montré que l'acceptabilité locale de ces infrastructures ne se décrète pas, et le calendrier de l'appel d'offres (chantiers dès 2027, mise en service dans les 18 mois suivant la signature) favorisera mécaniquement les sites déjà prêts. La fenêtre pour exister dans ce dossier se joue donc maintenant, pas en 2028. Il y a enfin un enjeu de cohérence industrielle : accueillir des mégawatts de calcul n'a de sens pour un territoire que si l'écosystème local — startups d'EuraTechnologies, industriels de la logistique, laboratoires universitaires — y accède à des conditions préférentielles. C'est précisément ce que promet le dispositif européen, qui réserve l'accès aux « jeunes pousses, PME, industrie, monde universitaire et autorités publiques ». Une gigafactory sans utilisateurs régionaux ne serait qu'un transformateur électrique avec un logo.Ce que ça changerait concrètement pour une PME ou une startup régionale
Derrière les milliards, l'enjeu pratique est simple : aujourd'hui, une PME ou une startup des Hauts-de-France qui veut entraîner ou affiner un modèle d'IA loue presque toujours sa puissance de calcul à un hyperscaler américain, avec des coûts en dollars, des files d'attente sur les GPU et des questions juridiques non résolues sur la localisation des données. Les giga-fabriques promettent une alternative : du calcul de pointe, facturé en euros, sous droit européen, accessible aux petites structures. C'est le même mouvement de fond que la bataille autour de l'IA « souveraine » déclenchée par l'accord Microsoft-Mistral : la question n'est plus seulement quel modèle utiliser, mais où et chez qui il tourne. La France ne part d'ailleurs pas de zéro : le GENCI opère déjà les supercalculateurs publics Jean Zay, Joliot-Curie et Adastra, et prépare pour 2027 la machine Alice Recoque, à base de GPU AMD MI455X et de processeurs européens SiPearl — possiblement la future « fabrique d'IA la plus puissante d'Europe » qui servira justement d'étalon à l'appel d'offres. Pour une entreprise régionale, l'arrivée d'une gigafactory ajouterait un étage au-dessus : des capacités massives d'entraînement et d'inférence, mutualisées à l'échelle européenne, avec EuroHPC comme guichet.Cinq signaux à surveiller depuis les Hauts-de-France
- 12 novembre 2026 : la clôture de l'appel d'offres — combien de candidatures françaises, et avec quels sites ?
- Début 2027 : les décisions d'attribution d'EuroHPC — un lot 1 (100 + 400 M€) ou un lot 2 (200 + 800 M€) pour la France ?
- La liste définitive des sites AION : un data center du réseau sera-t-il implanté en région, notamment sur l'axe Dunkerque–Cambrai ?
- Les conditions d'accès PME/startups : tarifs, files d'attente GPU et guichets EuroHPC annoncés pour les petites structures
- L'articulation avec les projets régionaux existants (SoftBank, Data4) : concurrence sur l'énergie et l'eau, ou complémentarité ?
Un calendrier serré, une sélection « concurrentielle »
La suite est balisée : clôture des candidatures le 12 novembre 2026, évaluation concurrentielle par EuroHPC, décisions d'attribution attendues « début 2027 », signature des contrats, puis lancement des chantiers dans la foulée. Les giga-fabriques retenues devront entrer en service dans un délai maximal de 18 mois après signature — soit, pour les premières, à l'horizon 2028-2029. D'ici là, chaque État membre défendra son dossier : dix-huit pays, de l'Allemagne à la Pologne en passant par l'Espagne et l'Italie, ont signé l'accord d'achat conjoint de temps de calcul, et tous n'auront pas leur usine. La formule de Damien Lucas vaut avertissement : il n'y en aura pas vingt-sept.Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'une « gigafactory d'IA » exactement ?
C'est un campus de data centers spécialisé dans l'intelligence artificielle, combinant des dizaines de milliers de processeurs d'IA de dernière génération, des piles logicielles cloud, une connectivité à très haut débit et des infrastructures à haut rendement énergétique. Les giga-fabriques complètent le réseau existant des 19 « fabriques d'IA » européennes, de taille plus modeste, et serviront à entraîner, affiner et faire tourner de grands modèles d'IA sur le sol européen.Qui finance quoi dans cet appel d'offres ?
L'Union européenne apporte jusqu'à 5 milliards d'euros de subventions réparties en deux lots et deux phases (100 puis 400 millions par projet pour le lot 1 ; 200 puis 800 millions pour le lot 2). Les États membres apportent l'équivalent, principalement sous forme de commandes de temps de calcul passées via EuroHPC — c'est le cadre des 100 millions d'euros promis par la France. Le reste, soit au moins 20 milliards, doit venir d'investisseurs privés, comme les 10 milliards évoqués par le consortium AION.La gigafactory française pourrait-elle être installée dans les Hauts-de-France ?
Rien ne l'exclut, rien ne l'annonce. Le projet AION est conçu comme un réseau multi-sites pouvant atteindre 1 GW, et les implantations citées publiquement à ce stade (Montereau-Fault-Yonne, sites Orange, sites Verne/Ardian) se trouvent hors de la région. Les Hauts-de-France disposent cependant d'atouts objectifs — énergie nucléaire de Gravelines, foncier industriel, projets SoftBank et Data4 déjà engagés — qui en font un candidat crédible pour l'un des sites du réseau, si les acteurs régionaux se positionnent avant les arbitrages de début 2027.Qu'est-ce que ça change pour une PME qui utilise déjà ChatGPT ou Copilot ?
À court terme, rien : ces outils continueront de fonctionner comme aujourd'hui. À moyen terme, les giga-fabriques doivent faire émerger une offre de calcul et de modèles hébergés en Europe, sous droit européen, avec un accès explicitement prévu pour les PME et les startups. Pour une entreprise soumise au RGPD, à l'AI Act ou à des exigences sectorielles de localisation des données, disposer d'une alternative européenne crédible aux clouds américains est un levier de négociation et de conformité — même si elle ne l'utilise jamais.Quel est le calendrier complet ?
Appel d'offres lancé le 30 juillet 2026 ; clôture des candidatures le 12 novembre 2026 ; évaluation par EuroHPC puis décisions d'attribution début 2027 ; signature du cadre juridique et des contrats ; démarrage des constructions en 2027 ; entrée en service au plus tard 18 mois après la signature des contrats, soit un horizon 2028-2029 pour les premières machines.Sources
- Commission européenne (Représentation en France) — annonce officielle du 30 juillet 2026
- EuroHPC Joint Undertaking — lancement de l'appel AI Gigafactories
- Ministère de l'Économie — communiqué de presse (position française, 100 M€)
- LeMagIT — « Infrastructure d'IA : l'UE lance son projet AI Gigafactories » (30/07/2026)
- Next — « Gigafactory IA en France : Scaleway, Bull, Orange, EDF… unis pour l'appel d'offres de l'UE » (21/05/2026)