Tech & Innovation · 23/05/2026

Course au quantique : Washington entre au capital de neuf champions, la France replique avec 1,55 milliard d'euros

Course au quantique : Washington entre au capital de neuf champions, la France replique avec 1,55 milliard d'euros
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En bref. En vingt-quatre heures, la géopolitique de l'informatique quantique a changé d'échelle. Le 21 mai, le département du Commerce américain a annoncé 2 milliards de dollars d'aides à neuf entreprises du secteur, en échange d'une participation à leur capital. Le 22 mai, Emmanuel Macron répliquait avec 1,55 milliard d'euros pour le quantique et les semi-conducteurs. Derrière ces chiffres, une seule question : qui contrôlera une technologie encore expérimentale mais jugée stratégique ? Décryptage, et ce que cela implique concrètement pour les entreprises des Hauts-de-France.

Washington transforme la subvention en prise de participation

Le 21 mai 2026, le département du Commerce des États-Unis a publié neuf lettres d'intention représentant 2,013 milliards de dollars d'aides issues du CHIPS Act, le grand programme américain de soutien aux semi-conducteurs. Les bénéficiaires sont les principaux noms de l'informatique quantique : IBM, D-Wave, Rigetti, IonQ, mais aussi PsiQuantum (100 millions de dollars) et Diraq (jusqu'à 38 millions), deux sociétés fondées par des chercheurs australiens. L'opération est administrée par le NIST, l'institut national des standards. La nouveauté ne tient pas au montant, mais à la contrepartie. Pour chaque dossier, l'État fédéral exige une participation minoritaire au capital de l'entreprise aidée. D-Wave, par exemple, émettrait pour 100 millions de dollars d'actions au profit du département du Commerce. L'aide publique cesse d'être une simple subvention : elle devient un investissement, avec un retour financier potentiel et, surtout, une place dans la chaîne de valeur d'une technologie considérée comme critique. Il s'agit de la plus importante intervention fédérale jamais réalisée dans ce secteur.

La France réplique en vingt-quatre heures

La réponse française ne s'est pas fait attendre. Le 22 mai, depuis le Très Grand Centre de Calcul du CEA, en Essonne, Emmanuel Macron a annoncé 1,55 milliard d'euros d'investissements publics supplémentaires : environ un milliard fléché vers le quantique, 550 millions vers les semi-conducteurs. Le chef de l'État a qualifié l'annonce d'acte 2 du plan quantique lancé en 2021, et appelé l'Europe à investir beaucoup plus massivement pour rester souveraine face à l'accélération américaine et chinoise. Cette enveloppe vient s'ajouter au plan initial de 1,8 milliard d'euros de 2021 et aux 500 millions ajoutés en 2024 pour la commande publique de défense. Elle doit notamment accélérer le programme PROQCIMA, dont l'objectif technologique a été relevé à 1 024 qubits logiques à l'horizon 2032, et préparer le cofinancement de futurs calculateurs européens. La France peut s'appuyer sur cinq champions industriels — Pasqal, Quandela, Alice & Bob, Quobly et C12 — et sur trois machines déjà installées au CEA : Ruby (Pasqal, 100 qubits d'atomes neutres), Lucy (Quandela, le calculateur photonique le plus puissant d'Europe) et Kity (Alice & Bob, attendue en 2027).

Le quantique n'est plus un sujet de laboratoire

Pourquoi cette mobilisation budgétaire soudaine ? Parce que l'informatique quantique sort lentement du laboratoire. Elle ne remplacera pas l'ordinateur classique : c'est une manière différente de concevoir certains calculs, efficace sur une famille restreinte de problèmes — simulation de molécules, optimisation logistique, certains modèles financiers. Mais sur ces problèmes, l'avantage potentiel est tel qu'aucun État ne veut prendre le risque de dépendre d'une technologie étrangère. L'enjeu le plus immédiat n'est d'ailleurs pas le calcul, mais la sécurité. Un ordinateur quantique suffisamment puissant casserait les algorithmes de chiffrement qui protègent aujourd'hui les communications, les paiements et les données. Ce jour n'est pas arrivé, mais des données sensibles interceptées aujourd'hui pourraient être déchiffrées demain : c'est la logique du récolter maintenant, déchiffrer plus tard. D'où l'urgence de migrer vers la cryptographie post-quantique, un chantier déjà recommandé par l'ANSSI.

Ce que la course au quantique change pour les Hauts-de-France

Pour une PME ou une collectivité régionale, l'annonce du 22 mai ne se traduira pas par une machine quantique dans les locaux. L'effet est ailleurs. D'abord dans la formation : le quantique a besoin de talents — physiciens, ingénieurs logiciels, mathématiciens — et les écoles d'ingénieurs et universités de la région (UTC de Compiègne, Centrale Lille, IMT Nord Europe, universités de Lille et de Picardie Jules Verne) ont un rôle à jouer dans cette montée en compétences. Ensuite, et surtout, dans la cybersécurité. La migration cryptographique post-quantique est le seul chantier quantique réellement actionnable dès 2026 pour une entreprise régionale. Banques, mutuelles, industriels, établissements de santé, opérateurs de services publics : tous devront, à terme, recenser leurs systèmes de chiffrement et planifier leur mise à jour. Commencer par un inventaire — quelles données doivent rester confidentielles plus de dix ans, quels systèmes les protègent — est une démarche gratuite et utile, quel que soit le calendrier réel de l'ordinateur quantique cryptographiquement pertinent. La souveraineté quantique se joue à Paris et à Washington ; sa première conséquence concrète, elle, se prépare dès maintenant dans les services informatiques des Hauts-de-France.

Questions fréquentes

L'informatique quantique va-t-elle remplacer les ordinateurs classiques ?

Non. Un ordinateur quantique n'est pas un ordinateur classique plus rapide. Il traite efficacement une famille restreinte de problèmes — simulation chimique, optimisation, cryptographie — mais reste inadapté à la grande majorité des usages courants. Les deux types de machines coexisteront.

Qu'est-ce qu'un qubit logique ?

Un qubit physique est très sensible aux erreurs. Un qubit logique regroupe plusieurs qubits physiques pour corriger ces erreurs et fournir un calcul fiable. L'objectif français de 1 024 qubits logiques en 2032 vise donc une puissance de calcul utilisable, pas seulement expérimentale.

Pourquoi parler de cryptographie post-quantique dès aujourd'hui ?

Parce que des données chiffrées interceptées aujourd'hui pourraient être déchiffrées plus tard, quand des machines quantiques assez puissantes existeront. Les organisations qui manipulent des données à longue durée de confidentialité ont intérêt à planifier dès maintenant leur migration cryptographique.

Quels sont les champions français du quantique ?

La France mise sur cinq entreprises : Pasqal (atomes neutres), Quandela (photonique), Alice & Bob (qubits de chat), Quobly et C12 (qubits sur silicium et nanotubes de carbone). Trois calculateurs sont déjà installés au Très Grand Centre de Calcul du CEA.

Une PME des Hauts-de-France est-elle concernée ?

Pas pour acheter un ordinateur quantique, mais pour deux raisons concrètes : la formation de talents dans les écoles régionales, et surtout la sécurité informatique. Réaliser un inventaire de ses systèmes de chiffrement est une première action utile et sans coût.

Sources et ressources

— Fin de l'article · #COURSE-Q · 23/05/2026 —